Mon vieux maître jadis m'expliqua, cher lecteur, qu'il existe grossièrement deux types de romans : les romans en pyramide et les romans en scie. Dans les premiers l'action « monte » jusqu'à un événement majeur et décline ensuite parce que tout en découle. L'Étranger d'Albert Camus en constitue l'exemple type : tout s'échaffaude jusqu'au meurtre commis par Meursault et la suite n'en est que la conséquence. Dans les seconds au contraire se succèdent « de petits événements » dans une sorte de frise chronologique ressemblant aux dents d'une scie : tel est le cas dans L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert dont on ne peut isoler un événement central, mais qui propose une suite de péripéties d'importance équivalente. Un des pères de notre littérature, Honoré de Balzac, se plaisait même à laisser transparaître la pyramide dans certains de ses titres : César sonne comme un empereur romain, tandis que Birotteau sombre dans la trivialité à l'image de la déchéance du vieux parfumeur... Il en va de même pour Eugénie, prénom prestigieux, et Grandet qui retombe dans l'univers mesquin de Saumur après l'apparition du cousin Charles lumineuse et romantique aux yeux de l'héroïne. La liste est longue et passe par Illusions... perdues ou par Splendeurs... et misères des courtisanes. Au temps du Corona Pyrrhus, des avions qu'on abat au-dessus de l'Iran, de la banquise qui fond et de l'Australie qui flambe, je veux bien qu'on parle pour se distraire de la blessure de Neymar, de la balade écossaise de Dupont de Ligonnès ou du boulot de Pénélope Balkany, la pyramide des premiers étant adoucie par la scie des seconds qu'on nous chante à longueur de journée. Mais je ne vois vraiment par pourquoi la bande passante de Benjamin Griveaux ferait figure de quéquette du Graal. Alceste


