Une monnaie parallèle

Journaliste pendant 20 ans au Nouvel observateur avant de rejoindre la rédaction du magazine économique Challenges, Jean-Gabriel Fredet a publié il y a un an chez Albin Michel un ouvrage plus que jamais d’actualité sur la marché de l’art contemporain Requins, caniches et autres mystificateurs. C’est pourquoi il fait l’objet de cette chronique.

La page de couverture est ornée d’une représentation du fameux « Balloon dog » l’oeuvre iconique de Jeff Koons, qu’on trouve reproduite en cinq teintes différentes, celles qu’on voit sautiller dans le film La nuit au musée 2 avec Ben Stiller. 

D’emblée l’auteur nous prévient que nous entrons dans « un monde fou, fou, fou… où des financiers et des entrepreneurs riches à milliards payent 15 millions de dollars pour un cow-boy qui fait de son sperme un lasso (My lonesone cowboy, de Takashi Murakami), ou 20 millions pour un requin plongé dans le formol (The shark, de Damien Hirst) , ou encore 58 millions pour un chien en acier inoxydable imitant une baudruche… » Et de décrire un univers aux pratiques opaques, peuplé de collectionneurs-spéculateurs et d’artistes âpres au gain qui utilisent sans complexe les recettes du marketing, produisent en série et manient la provocation.

Il fustige avec verve « la bulle des prix, des ego et des gogos » à l’oeuvre dans le marché de l’art, un univers sans foi ni loi où des managers futés et affûtés manipulent les prix à l’abri des regards et dictent leur volonté dans l’indifférence de la critique et des conservateurs de musées qui  « tétanisés par la peur de rater les nouveaux impressionnistes » regardent ailleurs .

« Provocation des artistes, conformisme des amateurs » prévient Fredet : « L’art contemporain qui devrait nous aider à comprendre le monde danse aujourd’hui sur un volcan ».

On s’en voudrait de toujours suivre ses conclusions mais il faut bien avouer que l’auteur, en spécialiste de la question, trouve souvent des arguments qui emportent l’adhésion notamment lorsqu’il décrit le monde et les pratiques de ces méga-collectionneurs, quelques dizaines de personnes richissimes dans le monde, qui ne se contentent pas d’acquérir des oeuvres de leur choix (et c’est leur entière liberté) mais qui investissent les conseils d’administration des grands musées (et c’est là que les choses se gâtent).

Car ils peuvent avoir la tentation de cofinancer des shows qui valorisent leurs propres collections. En 2014, une étude américaine révélait qu’au cours de la décennie écoulée, 80% des expositions des plus grands musées d’outre-Atlantique avaient célébré les stars du moment (Koons, Hirst, Murakami, Basquiat) dont ces mêmes collectionneurs possèdent une part importante des oeuvres. Conséquences : cette concentration tend à uniformiser le goût du public d’une part ; le marché de l’art fonctionne désormais comme une véritable économie de casino .

« L’art est un système de croyance et le marché le lieu où s’exprime cette croyance ». Ainsi pour le grand galeriste Larry Gagosian, la valeur est un acte de foi collectif, auto -réalisateur . A condition que la flamme censément portée par les marchands soit sans cesse réanimée . « S’il n’y a plus de croyance » souligne l’auteur, « dans la pertinence de ce que dit le marché, dans des prix tellement fous qu’ils ne veulent plus rien dire, tout peut basculer. La crise survient sans crier gare ».

Un essai stimulant où vous apprendrez aussi comment la France qui détenait encore les deux tiers du marché de l’art contemporain dans les années 70 a été progressivement détrônée et pourquoi les grands et vrais talents que sont Pierre Soulages, Christian Boltanski, Annette Messager, Pierre Huyghe ou Camille Henrot peinent à être reconnus à l’international faute de pouvoir être suffisamment épaulés.

 

Requins, caniches et autres mystificateurs

Jean-Gabriel Fredet

Albin Michel – 22 euros.