Les classes moyennes font-elles encore recette ?

La signification qu’on attribue à l’adjectif « moyen (ne) » lorsqu’il copine avec le substantif « classe (s) » dépend de l’air du temps, et à fortiori des stratégies politiques à telle ou telle époque. Il n’est pas étonnant de voir que cet adjectif - lorsqu’il qualifie le Tiers-Etat du 21ème siècle - soit dans la mire de l’exécutif. La preuve ? Le glissement sémantique notable qui affecte les « classes moyennes » depuis les quinquennats de Sarkozy l’Intempestif, de Hollande le Banal et enfin de Macron le Hardi : ces classes de la société n’ont cessé de tendre le dos aux trombes d’eau fiscales, passant du statut de « moyennes » à « médiocres ». Nul ne peut nier qu’elles n’ont plus le cuir aussi dur que durant les 30 Glorieuses, où elles constituèrent le moteur de la France.

Les hauts fonctionnaires de Bercy ont donc fait la peau de ces populations prétendument « privilégiées ». A l’issue du Grand Débat, Macron n’a pas eu un mot en faveur de ces pauvres baudets des classes moyennes surchargés d’impôts, de taxes de tout poil. Mieux, il a passé la consigne à diverses reprises d’en abaisser le seuil de tolérance (d’intolérance ?), afin qu’on les soumette au principe des vases communicants. On sait la spéciosité de la physique appliquée, dès lors que le Ministère des Finances manipule les robinets : l’obligation est faite à ces classes soi-disant moyennes d’alimenter les subventions allouées aux couches plus pauvres de la société. Et ce, faute de donner un tour de vis aux dépenses publiques… En effet, qui va faire les frais des quelque 17 milliards selon le 1er Ministre - 30 milliards d’€ selon des économistes - que nécessitent les mesures annoncées à l’issue du grand débat ? Quelle vision économique à court terme fait qu’en dessous de 1 000€ par personne (ou 2 000€ par foyer), on bénéficiera d’allocations, voire de l’exemption partielle ou totale d’impôts et taxes ? Alerte toutes, si l’on est assis sur un tas d’or à raison de 2 020€ mensuels ! Car, vous voilà propulsé au niveau supérieur des riches de la classe moyenne/médiocre, et bien sûr taillable à merci !

Cette mutation sémantico-économique va finir par faire de vous « le » pauvre de demain. Pas étonnant que les citoyens de moins en moins « moyens » éprouvent un grand ras-le-bol à devoir s’acquitter d’impôts… imposés. Imposés au sens brutal du terme, car le taux d’imposition de cette composante de la France se justifie de moins en moins par les services fournis en contrepartie par l’Etat. Tandis que cette dernière est chroniquement mise à contribution pour colmater les brèches de la justice sociale, pour pallier les inégalités.

Songeons que de tels faux-remèdes n’ont jamais à terme rendu plus riches ou tirées d’affaires les populations en situation de grande précarité… La République d’aujourd’hui va à l’encontre des Révolutionnaires de 1789, qui avaient lancé l’idée moderne d’un impôt facteur social, fédérateur et citoyen. Les trois dernières mandatures de la Ve République en ont fait un facteur de discorde, voire de profonde dissonance sociale… Est-ce incongru de se demander combien de temps les vaches à lait que sont devenues ces ex-classes moyennes feront-elles encore recette ?

Sous l’empereur Héliogabale de la Rome ancienne décadente, les familles patriciennes offraient quotidiennement une sportule bien garnie aux citoyens libres de la ville, moyennant quoi ces derniers se devaient de voter pour leurs généreux bienfaiteurs (1). Dix-huit siècles plus tard, l’assiette des impôts se repasse les plats de l’Histoire !

Marie-France Poirier

(1) : le mot sportule désigne en latin un panier dans lequel on emportait les provisions.