Michel Houellebecq est, toutes choses égales par ailleurs, un peu notre Honoré de Balzac du 21e siècle. Il partage avec lui l’ambition de rendre compte du monde dans lequel il vit et d’en montrer l’envers du décor.
En 2010 , La carte et le territoirequi dépeint une France en voie de muséification lui vaut le prix Goncourt . En 2015, il imagine dans Soumissionl’arrivée au pouvoir d’un parti musulman conservateur. Avec Sérotonineparu le 4 janvier 2019, il s’intéresse à la condition des producteurs laitiers normands broyés par les marchés mondiaux de l’agriculture sous le regard impuissant de l’Etat.
Le regretté Bernard Maris, assassiné il y a tout juste quatre ans avec ses amis de « Charlie » , avait rédigé Houellebecq économiste,un petit ouvrage remarquable où il dépeint notamment notre auteur renouant avec cette grande tradition réaliste, née au 19e siècle, qui se propose d’expliquer le fonctionnement du monde contemporain : « Comme Balzac fut celui de la bourgeoisie conquérante et du capitalisme triomphant, Houellebecq est le grand romancier de la main de fer du marché et du capitalisme à l’agonie » . On pourrait ajouter que son terrain d’enquête est celui qu’il connait le mieux, cette vaste classe moyenne redoutant le déclassement social et économique dans un pays en souffrance où l’écart s’accentue dangereusement entre les « vainqueurs » et les « vaincus » du système.
Peut-être son prochain ouvrage se penchera-t-il sur le mouvement des Gilets jaunes qui perdure et fait écho aux préoccupations houellebecquiennes : la solitude radicale, tragique des individus , cette « déliaison » qui entraîne la disparition progressive des relations humaines et dont les « ronds- points » semblent les antidotes.
Car avec Sérotonine, la possibilité d’un lien est envisagée, une forme d’espoir dans un monde désespérant et déshumanisant. Et cette espérance, fragile et précaire, passe par la littérature. La consolation houellebecquienne, dit l’une des meilleures spécialistes de son œuvre, Agathe Novak-Lachevalier, « repose sur l’écoute du lecteur, sur sa capacité à saisir l’idéalisme implicite du texte. »
Lisons Houellebecq parce qu’il nous aide à mieux comprendre notre temps, parce qu’il est dérangeant et que ses mots sonnent juste, parce qu’il est un écrivain majeur… et même un écrivain romantique.Sérotonineest aussi un roman sentimental, une réflexion sur l’amour et sur le fait qu’on ne retrouve pas de seconde chance quand on a laissé passé une fois l’occasion du bonheur. Lisez Graziellade Lamartine après Sérotonineet le très intéressant numéro 231 de l’Hebdomadaire d’Eric Fottorino Le unconsacré à « La France de Houellebecq ».
Pierre Lyonnaise
Sérotonine,de Michel Houellebecq
Flammarion, 352 pages.





