Médecin gériatre, ancien chef de service au CHU, secrétaire général de l’Ordre départemental des médecins, administrateur de l’OPAD, le docteur Dominique Richard est un retraité actif s’adonnant avec passion à la randonnée pédestre ou cycliste. Ce Dijonnais reconnu et estimé est un homme à la forte personnalité, bienveillant et emprunt d’une bonne humeur communicative. Passionné de bande dessinée, spécialiste d’Hergé et des aventures de Tintin , il parait incollable sur le sujet. Et souvenons nous que les aventures de Tintin sont recommandées de 7 à 77 ans…
Dijon l’Hebdo : Vous êtes gérontologue et tintinophile : quelle place a le vieillissement dans l’œuvre de Hergé ?
Dominique Richard : « Il faut bien reconnaître que cette place est la plus faible possible. En effet le vieillissement ne touche aucunement les personnages qui, pendant plus de 50 ans de création, vont demeurer parfaitement immuables ; le Tintin des dernières années apparaissant même plus juvénile que lors de sa première aventure au Pays des Soviets. C’est d’ailleurs pour cela que les personnages n’ont pas de repères familiaux (pas de parents, ni d’enfants ni de conjoint…) ce qui les laisse parfaitement libres de courir le monde. Cependant le monde change et ces histoires représentent un reflet des différentes périodes traversées. La façon de penser et de comprendre le monde évolue et cela traduit l’avancée en âge de l’auteur, sans que l’apparence physique des protagonistes se modifie. On notera également que la représentation de la vieillesse, à travers des personnages vieillissants est extrêmement faible ; dans toute l’œuvre on ne retient qu’une soixantaine de vignettes où figurent des personnages marqués par des signes de la vieillesse et ils n’ont le plus souvent qu’un rôle accessoire. Il faut dire que l’œuvre s’adressant en priorité à un public jeune et dynamique n’aborde pas la question du passage du temps sur les êtres vivants, même de papier ! »
DLH : La BD est elle un art qui console du passage du temps et du vieillissement ?
D. R : « Non, certainement pas, surtout à notre époque où la BD a acquis ses lettres de noblesse et évoque tous les aspects de la vie et, à travers la caricature qu’elle permet, autorise même toutes les transgressions. L’œuvre d’Hergé est sans doute à part de ce point de vue, car l’aspect caricature n’y figure pas. En ce qui me concerne, à travers l’analyse de cette passion, il existe incontestablement un désir plus ou moins conscient de retrouver le parfum d’une époque que j’ai traversée accompagné des aventures de Tintin. D’ailleurs les 2 derniers albums sortis en 1968 et 1976, n’ont, pour moi, pas le même ressenti. La relecture et l’évocation des autres albums me ramène à l’époque où j’attendais le jeudi pour acheter le Journal de Tintin afin d’avoir la suite du feuilleton. En m’abandonnant à la rêverie, je peux retrouver des souvenirs enfouis. Par ailleurs, l’œuvre retraduit l’ambiance d’époques révolues, mais qui garde pour moi valeurs et sens profonds ».
DLH : De ce point de vue avez-vous constaté une évolution dans la production de bandes dessinées ?
D. R : « Oui, incontestablement. La BD est devenu un genre mature, ne s’orientant plus uniquement en direction de la jeunesse. Le public adulte est visé et bien entendu, comme dans les autres arts, tous les aspects de l’humain, des plus nobles aux plus abjects, en passant par les plus anecdotiques ou intimes, sont abordés. Il devient du reste difficile, comme en littérature, de suivre toutes les productions. Chacun fera son choix en fonction des thèmes abordés, du graphisme utilisé, du rythme et du support. C’est important le support ; personnellement je trouve agréable de feuilleter un vieil album dos rond des éditions Casterman, c’est un bel objet ! »
DLH : Vous possédez une magnifique collection d’ouvrages, d’objets, de gadgets consacrés à Tintin. Si vous ne deviez en garder qu’un quel serait-il ?
D. R : « Je me pose souvent la question. J’ai derrière moi 35 ans de collection, passionnée et passionnante. Chaque objet représente une convoitise, un hasard, une quête longtemps poursuivie… Pour chaque objet, je suis la plupart du temps capable de me rappeler où je l’ai acquis, comment je me le suis procuré et même combien je l’ai payé (encore qu’avec les euros, les francs français et belges, cela se mélange parfois…). Des objets parfois anodins peuvent avoir une valeur sentimentale beaucoup plus forte qu’une pièce de collection chèrement acquise.
J’arrive à une période de ma vie où se pose la question de la transmission ou plus prosaïquement de l’encombrement spatial et du rangement (il m’arrive de rechercher pendant des heures un document ou un objet). Cette passion m’a coûté (à moi comme à ma famille) du temps et de l’argent. Elle m’a occasionné beaucoup plus de joies que de déceptions. Mais il s’est surtout agi d’un plaisir solitaire dont mes proches ont été souvent les complices. Je réfléchis de plus en plus à la résolution de ce qui pourrait devenir un problème. Par ailleurs, à côté de la valeur sentimentale commence à se poser la question de la valeur pécuniaire. Dans les bourses que je fréquente, spécialisées dans ce type de négoce, je croise beaucoup plus de têtes blanchies ou dégarnies que de boucles blondes, et même si je reste persuadé du caractère intemporel de l’œuvre, tout ce qui l’a accompagné (le para BD), ne concernera pas (ou beaucoup moins) les générations futures. Je songe donc à mettre fin à cette passion (obsession ?) et je me pose la question de l’objet transitionnel. Lequel garder ? Actuellement ma réponse est aucun, car aucun n’est capable de rassembler tous les aspects de ce qui a animé ma quête, et la valeur sentimentale est indéchiffrable. Donc si je quitte, je quitte tout ! »
DLH : Pourquoi une telle recherche passionnée ?
D. R : « C’est la question que je me pose fréquemment. Les niveaux de réponse sont variables selon mon humeur : désir de retour en enfance – plaisir de la contemplation d’un dessin aux contours « parfaits », la ligne claire – plaisir de la possession – aspect obsessionnel de la collection – assouvissement tardif de ce qui ne m’était pas accessible antérieurement – plaisir heuristique de la découverte… Je tiendrai cependant à préciser que je ne me suis jamais livré à la recherche compulsive sur internet car je trouve cela un peu facile ; c’est sans doute la marque d’un certain passéisme qui s’exprime également, de façon plus ou moins consciente, à travers le choix de cette thématique de collection. »
Propos recueillis par Pierre Pertus





