La bonne note N°102 : A la mémoire d’un ange

 

Le Concerto A la mémoire d'un ange est un concerto pour violon composé en 1935 par Alban Berg (1885 – 1935).

Il est créé à Barcelone de façon posthume le 19 avril 1936, avec Louis Krasner en soliste et Hermann Scherchen à la direction d'orchestre.

 

 

Dès le début des années 1930, le violoniste virtuose américain Louis Krasner s'intéresse au dodécaphonisme dans lequel il voit l'avenir de la musique contemporaine. C'est ainsi que naît en ce jeune violoniste de 32 ans déjà célèbre l'idée de commander un concerto pour violon à un musicien dodécaphonique plutôt qu'à un compositeur de musique tonale.

Il rencontre Alban Berg au début de l'année 1935 par l'entremise d'une amie commune Rita Kurzmann, excellente pianiste proche de Schoenberg mais le compositeur n'est pas favorable à l'idée d'écrire une pièce de virtuosité.

Louis Krasner insiste et lui rappelle que Beethoven et Brahms ont aussi écrit des concertos pour violon. Deux raisons toutefois feront céder Alban Berg, une remarque du soliste américain qui fait mouche et des raisons matérielles : Louis Krasner accuse le dodécaphonisme d'être essentiellement cérébral et même mathématique et par conséquent d'être impropre à l'écriture lyrique et à l'expression de sentiments comme la musique tonale. Cette remarque est ressentie comme un défi par le compositeur et lui fait prendre en considération cette commande qui s'offre à lui alors même qu'il connaît des difficultés matérielles.

Louis Krasner retourne aux États-Unis et apprend avec plaisir qu'Alban Berg, contrairement à ses habitudes, assiste à des récitals de violon. Berg est décidé à accepter cette commande et ce défi mais ne sait pas encore quelle forme donner à son concerto bien qu'il envisage une œuvre de musique pure. Un évènement tragique donnera un contenu et une âme à son projet.

La mort soudaine des suites d'une poliomyélite, le 22 avril 1935 de Manon Gropius, fille d'Alma Mahler et du grand architecte Walter Gropius, fondateur du Bauhaus, affecte profondément Alban et Hélène Berg, amis proches d'Alma Mahler et de sa famille. Bouleversé par le décès de « Mutzi », cette jeune fille de 18 ans à peine, Alban Berg envisage de donner à son concerto le caractère d'un Requiem à sa mémoire, « à la mémoire d'un ange », et le conduit à composer une œuvre sensible et émouvante.

Œuvre mortuaire : ce qui avait commencé comme un concerto pour violon devint sous la plume de Berg une longue déploration déployant la courte vie de la jeune fille, de la vivacité joyeuse de la jeunesse aux affres de la maladie et de la mort.

Œuvre testamentaire : Alban Berg devait mourir quelques mois après son achèvement, le dernier qu’il ait pu mener à bien.

Mais œuvre populaire : pendant des décennies, le Concerto « à la mémoire d’un ange » fut à peu près la seule œuvre dodécaphonique à être régulièrement jouée au concert suscitant, loin des querelles sur la musique « moderne », l’émotion renouvelée des auditeurs et des interprètes.

Cette fois, c’est avec ses amis et confrères des Dissonances que David Grimal retrouve cette partition magistrale et intense, le jeudi 29 mars 2018 à l’Auditorium de Dijon, à la fois point d’aboutissement de toute une tradition viennoise de la musique, regard crépusculaire et envolée vers l’avenir.

Alain Bardol