Le moulin à gaffer

Tu sais bien, cher lecteur, que je suis fan de l’Afnaque, de Castorabane, de Nouvel Dôme, de Brico-Merlin et de toutes ces grandes surfaces qui font la géométrie du bon consommateur. On y trouve de tout, mais vraiment de tout, à classer en deux ensembles : ce dont on n’a pas besoin et ce qui ne coûte pas cher. Pour arracher ce trésor aux rayons, il te faut un caddie : grand chariot pour toi et petit chariot pour tes oursons. Je me suis souvent demandé pourquoi le mien, les trois-quarts du temps, n’allait jamais droit, mais virait irrémédiablement à droite ou à gauche inexorablement, sans doute conduit par quelque nouveau Phaéton qui s’évertuerait à me donner un tour de reins. La vérité est bien plus prosaïque : tous les caddies ont été formés par des maîtres-chiens pour avoir la truffe sur les rayons et ramener le consommateur égaré « dans le droit chemin », si j’ose dire.

Comme tout Alceste qui se respecte, j’ai emprunté à Sartre ma devise : « L’enfer, c’est les autres ». N’étant donc pas particulièrement friand de mon prochain, je préfère faire mes courses aux heures creuses pour éviter les queues interminables aux caisses. Grave erreur stratégique car c’est effectivement le moment où seuls quelques clients errent dans les magasins, mais c’est aussi celui où caissières et caissiers sont en pause méridienne … C’est donc le moment, cher lecteur, où ton caddie appartient à la constellation du chariot qui bouchonne devant l’unique caisse ouverte.

C’est bien connu, nous sommes dans une société d’assistés et il m’arrive, je le confesse ici, de céder à la tentation de faire appel à un vendeur. J’avais besoin de conseils avant d’acheter un moulin à gaffer et m’adressai au premier venu que je surpris dans la torpeur des rayons : tout comme Ulysse, il m’expliqua que son nom était Personne et que c’était son collègue, quelques rayons plus loin, le spécialiste des moulins à gaffer.

Je me précipitai donc à l’autre bout du magasin : je découvris alors une espèce de demeure hantée où les vendeurs erraient les yeux au ciel et psalmodiant comme un dogme : « Surtout, ne pas croiser le regard du client…surtout, ne pas croiser… » Intrigué par ce rituel, je bondis à l’accueil pour connaître la clef de ce mystère : « C’est très simple, m’éclaira-t-on ; dans un souci de qualité, nos vendeurs reçoivent une formation en histoire des arts et doivent rédiger un court mémoire sur les plafonds de la Chapelle Sixtine ».

Alceste