Une place illuminée… contre l’obscurantisme des consciences

La place Emil- Zola deviendra « Bleue » le 30 novembre prochain, à l’occasion de la journée internationale « Villes pour la vie - Villes contre la peine de mort ». Plus de 1500 villes du monde se mobiliseront pour exprimer leur refus des exécutions capitales. Le choix de la place Emile-Zola est délibéré : pendant cinq siècles, c’est là que s’élevait un échafaud sur lequel un billot de bois était placé. Le bourreau y découpait à grands coups de hache la tête du condamné. Les Dijonnais ne manquaient pas d’en apprécier le spectacle ! Le regard que l’on porte sur la condamnation à mort a heureusement évolué depuis. Anthropologues et psychiatres en trouvent l’explication dans la généralisation d’une société urbanisée ainsi que dans des modes de vie beaucoup moins rudes. L’essor économique, du moins dans les pays riches, a largement contribué à un «éclairage des esprits » ! A méditer…

Aujourd’hui, l’application de la peine capitale paraît perdre du terrain. En principe, 137 pays – et récemment la Mongolie – ont rayé ce châtiment de leur arsenal juridique. Peu de pays démocratiques y ont recours, excepté certains états US, dont le Texas. En revanche chaque année, la Chine exécute plus de personnes à elle seule que le reste du monde. Ajoutons que certains états abolitionnistes en ont rétabli l’usage pour les individus qui se sont rendus coupables de terrorisme. Aujourd’hui, il y aurait de par le monde plus de 8800 condamnés à mort. Les ONG dont Amnesty International estiment à 2400 environ le nombre d’exécutions chaque année.

La peine de mort remonte aux civilisations les plus anciennes : le code d’Hammourabi en Mésopotamie en faisait mention (1790 avant JC environ). Dans les sociétés archaïques, le sang de la victime exigeait vengeance, et le châtiment capital constituait la réponse à ce cri : la famille ou la tribu ou encore la cité rétablissait la cohésion sociale brisée par le crime en accomplissant une mise-à-mort réparatrice, réclamée par les dieux eux-mêmes. Plus tard dans la Grèce antique, on voit les cités-états de Sparte, Thèbes, Phocée ou Athènes codifier par la loi le châtiment suprême. C’est cette conception-là qui a traversé deux millénaires en Occident et prévalu jusqu’au XVIIIe siècle. En 1764, Cesare Beccaria, juriste et philosophe, publie un ouvrage Des délits et des peines qui produira une onde de choc dans les mentalités de l’époque, inspirera des réformes judiciaires et démontrera l’inutilité de la peine de mort. Les événements actuels lui donnent raison : en 2004, la Cameroun rétablit la peine de mort dans une loi antiterroriste. Une vingtaine de pays l’ont suivi dans cette voie. Plus personne n’ignore désormais que cette révision du code pénal n’a réduit en rien le nombre d’attentats se réclamant des différentes mouvances djihadistes …

Reste « la » question métaphysique induite par l’ère du numérique, où pour une poignée de dollars ou d’euros, on peut procéder à des mises à mort virtuelles sur sa console de jeux. « Simples jeux », vous interrogerez-vous ? Ou passage à l’acte pour certains ? Ou encore violence mortifère qui se love dans certains replis de nos sociétés contemporaines ? Ne peut-on craindre de voir là se profiler une nouvelle race de justiciers-bourreaux agissant à titre individuel, ou au nom de la raison d’état, voire d’une religion ou d’une idéologie ? Ces peines de mort numériques seraient « moins dérangeantes » pour nos sensibilités post-modernes dans la mesure où l’exécution d’autrui – innocent ou coupable – se ferait à distance, avec un simple clic sur le clavier et dans un anonymat total? L’ombre portée du livre prophétique « 1984 » de George Orwell rôde et appartient peut-être déjà à demain … La place Emile-Zola en bleu le 30 novembre prend donc toute sa signification : son illumination en bleu, c’est comme une veilleuse allumée pour contrecarrer la nuit ou l’obscurantisme des consciences.

Marie France Poirier