L’Orfeo de Monteverdi

Après La Pellegrina en 2014, Etienne Meyer et les Traversées Baroques seront à nouveau aux pupitres pour diriger un véritable chef d’œuvre les 30 septembre, 2 et 4 octobre 2016 à l’Auditorium de Dijon : L’Orfeo de Monteverdi…

Nous sommes au tout début du XVIIe siècle. Claudio Monteverdi a suivi de près l’expérience florentine et, en 1600, a assisté à la création de l’Euridice de Jacopo Peri (1561-1633), le premier drame lyrique. Sept ans plus tard, le 24 février 1607, il crée lui-même l’événement avec son Orfeo, qui est la première forme aboutie de l’opéra.
En traitant du mythe d’Orphée, il affirme le pouvoir magique du chant pour arriver à une fusion totale de la musique et de la parole, que les Italiens du XVIIe siècle appellent l’affetto. La musique est là pour servir le drame : les chœurs s’affligent de la douleur du poète qui pleure son Eurydice et les instruments se répartissent de façon manichéenne entre le monde des vivants et le royaume des ombres. Cet ouvrage remporte un succès retentissant.
Si L’Orfeo marque une telle réussite face aux tentatives qui l’ont précédé – la Dafne et l’Euridice de Peri ou encore auparavant l’inclassable Pellegrina – c’est sans aucun doute au génie dramatique propre de Monteverdi qu’il le doit, qui, pour la première fois, réussit la subtile alliance du mot, de la note et du sentiment.
Monteverdi donne de la figure mythique du poète parti chercher sa bien-aimée aux Enfers une incarnation prodigieusement humaine et très moderne.
C’est à la poursuite d’une nouvelle incarnation du mythe que s’est lancé le metteur en scène Yves Lenoir, en allant chercher Orphée, type même de l’artiste de génie oscillant entre exaltation et angoisse, dans la chambre d’un Chelsea Hotel peuplé de créatures sorties tout droit de l’imagination d’Andy Warhol.
Alors que bergers et nymphes chantent l’amour d’Orphée et Eurydice, Orphée prie le soleil de bénir son couple. Tout entier à son bonheur, il chante pour les arbres, les Dieux, et par la magie de ses vers, parvient même à émouvoir les pierres. Soudain, la Messagère vient annoncer à l’assemblée horrifiée la mort subite d’Eurydice, mordue par un serpent.

Pourquoi Orphée s’est-il retournée ?

Brisé, Orphée décide de rejoindre son amour au royaume des morts. Guidé prudemment par l’Espérance, il parvient aux Enfers. Là, il doit franchir le Styx, que Charon lui interdit, malgré ses chants envoûtants. Mais Orphée déjoue les pièges… et passe. Pour récompenser sa témérité, Pluton décide de lui rendre Eurydice, à condition toutefois qu’il ne se retourne pas vers elle lors de son retour sur terre. Les retrouvailles d’Orphée et Eurydice sont de courte durée, car sitôt leur voyage entamé, Orphée succombe à la tentation et regarde son Eurydice – perdue à tout jamais. Accablé, il choisit de renoncer à l’amour, avant que son père, le Dieu Apollon, ne le mène au ciel, d’où il pourra admirer pour l’éternité sa chère Eurydice.
Peut-être allons-nous enfin comprendre pourquoi Orphée s’est retourné ? L'Orfeo de Monteverdi marque un tournant dans l'histoire de la musique et symbolisera désormais la frontière entre la Renaissance et l'époque baroque.
L'Orfeo est connu pour son pouvoir dramatique et son instrumentation animée. L'œuvre est basée sur un mode d'écriture amenant un style nouveau, appelé à un grand avenir : les lignes mélodiques, clairement caractérisées en fonction des personnages ou des situations apparaissent maintenant à la partie supérieure de l'ensemble. De la sorte, les personnages apparaissent clairement, ce qui n'aurait pas pu se produire à l'intérieur d'un tissu polyphonique dense. Avec cet opéra, Monteverdi devint un des principaux créateurs d'une nouvelle forme musicale : le « dramma per musica » ou action théâtrale en musique. C'est aussi un élément d'individualisme moderne qui s'affirme.

Passions transcendées

Cette idée d'œuvres dramatiques entièrement chantées vient d'une volonté de faire renaître le théâtre grec antique, dont on sait qu'il était chanté, mais dont on n'a guère conservé la musique.
Voici un ouvrage à marquer d’une pierre blanche. D’abord parce qu’il est un chef-d’œuvre, mais aussi parce qu’il est le premier véritable opéra de l’histoire. D’emblée, Orfeo réalise une fusion parfaite entre le théâtre et la musique, incarnant une sorte d’idéal vers lequel tendront la plupart des grands compositeurs d’opéras.
Dans une Florence pétrie par la Renaissance et s’ouvrant tout juste au XVIIème siècle, Claudio Monteverdi réunit, dans une pièce de forme nouvelle, tous les moyens musicaux à sa disposition. La synthèse est éblouissante, avec des airs tour à tour chantés ou déclamés, des danses gorgées de musique, des ensembles agrestes, de bouleversantes déplorations chorales, sans oublier un orchestre tout entier au service du drame, apte à peindre tout ce qu’Orfeo décrit, raconte ou suggère : décor bucolique, voûtes célestes, porte des Enfers... Enfin, toutes les émotions s’y déclinent : joie, effroi, chagrin, espoir, allégresse – passions transcendées par Orphée lui-même lorsqu’il accède au ciel. Car la Musique, nous dit le Prologue, a le pouvoir « d’attirer les âmes des hommes vers les cieux ».
Alain Bardol