La patate chaude !

Le dynamique président de la CGPME Côte-d’Or, Benoît Willot, mène actuellement pour son syndicat professionnel les négociations nationales sur la nouvelle convention de financement de l’UNEDIC (Union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce). Voici qui me donne l’occasion de réfléchir aux organismes paritaires qui sont des institutions composées d’un nombre égal de représentants de chaque partie, employeurs d’une part, représentants des salariés d’autre part. Je citerai un autre mastodonte appartenant à la famille des organismes paritaires : la Sécurité sociale dont le fameux trou ressemble au tonneau des Danaïdes (6,6 milliards d’euros inscrits dans le budget 2016). Le citoyen lambda que je suis constate que ces organismes dits « gestionnaires » présentent un point commun : ils sont lourdement déficitaires. L’UNEDIC indemnise aujourd’hui environ 4 demandeurs d’emploi sur 10. Hélas, sous la poussée du chômage, ses comptes financiers ont plongé dans le rouge année après année pour atteindre à fin 2015 un déficit cumulé de 25,9 milliards d’euros et les projections pour fin 2016 font état d’environ 30 milliards d’euros si rien n’est fait, avec un peu plus de 2,4 millions de bénéficiaires d’indemnités. Les cotisations employeurs et salariés ne suffisant plus à équilibrer les comptes, l’UNEDIC emprunte auprès des banques, ce qui creuse encore plus le gouffre financier. Pour information, la majeure partie de ce déficit (87%) est imputable à l’obligation pour l’UNEDIC de contribuer à 10 % du budget de Pôle Emploi qui, néanmoins, pour alléger sa trésorerie, lui prête 416 millions d’euros. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, n’est-ce pas !
Socialement, il est évident qu’on ne peut pas abandonner sans ressources ceux qui ont perdu leur emploi et qu’il faut bien un organisme pour gérer tous ces problèmes. Politiquement, le sujet est hyper sensible. En effet, si les hommes politiques qui nous gouvernent (de gauche comme de droite) faisaient leur travail en gérant vraiment, c’est-à-dire en prenant les mesures qui s’imposent, ils prendraient le risque de susciter des mécontentements, donc de perdre des électeurs ; du coup, c’est l’histoire de la patate chaude qu’on refile aux partenaires sociaux qui n’ont pas les mêmes contraintes. Au début, ils ne sont d’accord sur rien, les uns menacent de quitter la table, d’autres avancent des demandes extravagantes ; au passage, le gouvernement s’émeut des pistes envisagées et glisse ses propositions, ce qui exaspère les négociateurs ; finalement, ô miracle, ils finissent par trouver un compromis plus ou moins tolérable (momentanément) par le patronat et les salariés. Tout contents, les délégués paritaires s’en retournent voir le gouvernement en disant : « voilà, on a trouvé cet accord » ; et le dit gouvernement, en poussant un ouf de soulagement, s’empresse de faire une belle déclaration publique en vantant l’efficacité du fameux dialogue social à la française, omettant de dire que le problème de fond du déficit n’est toujours pas réglé. Voici ce que j’appellerai de la commedia del arte ou je ne m’y connais pas.
Quelles observations peut-on faire ? J’en retiendrai trois. Primo, on s’étonnera de la conservation d’un système conçu en 1958, où le taux de chômage n’était que de 3%, soit le quasi plein-emploi, et que nul n’ait songé à le remettre en cause alors que nous stagnons depuis longtemps au-dessus des 8 à 10 % de chômeurs. Manque de courage ? Incapacité à repenser ce qui ne marche plus ? Résignation ? Allez savoir…
Secundo, on ne pourra que regretter que nous ayons des hommes politiques plus préoccupés de leurs carrières que de la vraie gestion du pays ; les milliards de déficit s’accumulent ? Ils laissent les choses en l’état et prient pour qu’à la faveur d’une éventuelle alternance ils puissent refiler la patate chaude aux suivants. Tertio, il est permis de se demander pourquoi les syndicats patronaux et salariés tiennent tant à cette gestion paritaire comme s’il s’agissait d’un pré-carré ; ils oublient que sous leur gestion, directe ou indirecte, les déficits se sont accumulés et qu’il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser. Plus vraisemblablement, le patronat doit penser qu’il contrôle mieux la situation à son profit que si c’était le législateur qui s’en emparait ; les représentants salariés, issus de syndicats trop souvent politisés, doivent y trouver un terreau plus favorable pour se présenter comme les défenseurs des fameux acquis sociaux érigés en totems absolus et indépendants de l’évolution du reste du monde.
La vérité est qu’en matière économique les demi-mesures ne marchent jamais longtemps ; les leviers d’action ne sont pas nombreux : en ce qui concerne l’UNEDIC, soit on augmente les cotisations, soit on module les indemnités, soit on combine les deux ; tout le reste n’est que littérature. Certains m’objecteront que la solidarité nationale doit s’exprimer et intervenir ; à ceux-ci je répondrai que 25% des revenus des ménages proviennent déjà de la redistribution (INSEE) et qu’avec seulement 46% des foyers qui payent l’IRPP l’exonération totale des autres 54% est déjà une « anomalie » en leur faveur. Tout ceci ne dispense en rien de chercher des solutions à la fois plus simples et moins coûteuses pour la collectivité. Elles n’auraient qu’un seul défaut : ne pas être populaires…

Jean-Pierre COLLARD