Ramya Chuon et son « temple » de l’art

Nous avons RDV au 1 rue Jeannin. Un grand portail s’ouvre. Derrière, des places où se garer, avec au fond un espace vert arborisé entouré de bancs. Un havre de paix, à l’écart du bruit, en plein cœur du centre ville. Ramya CHUON m’invite à entrer dans son atelier, son laboratoire-incubateur « ouvert à toutes formes de création ». Une sérénité de bonze se dégage de cet homme. Des dessins ornent les murs, des peintures par-ci par là, des sculptures aux multiples visages, des feuilles s’amoncellent dans un coin. Au dessus d’une gazinière, une marmite remplie de teinture « faite maison ». Deux plans de travail partagent la salle en deux. A côté de l’entrée, une sorte d’aquarium où couve une sorte de paysage de cristal… Attenante, une sculpture blanche faite de pièces enchevêtrées et imbriquées les unes dans les autres. L’œuvre qui occupe actuellement notre architecte-sculpteur. « C’est une pièce faite de progressions, d’évolutions, au gré de mon inspiration. Cela s’allonge, s’élève, s’agrandit pour envelopper le cœur qui renferme un secret. C’est le lien du matériel vers le spirituel.». On n’en saura pas plus. Le regard mystérieux, d’une voix apaisée, il explique que c’est une création-réflexion sur le monde, la vie et la question lancinante de l’origine. Le parcours atypique de ce jeune homme semble corroborer sa quête et ses créations, avec en toile de fond la question lancinante de l’origine.

Arrivé en en France 1980, à l’âge de 5 ans. « Un peu forcé » dira-t-il pudiquement. Le regard s’échappe ailleurs. On y devine l’ombre des Khmers rouges… Le visage implacable de Pol Pot… La peur. La fuite. L’arrivée à Dijon, dans un foyer, avec sa famille. Puis l’immeuble des Lochères au Grésilles. Le contact avec un nouveau monde. « Ils ont tous la même tête, ils sont tous blancs, on ne les distingue pas les uns des autres » dira feu son père, dont il garde religieusement les cendres dans un stupa.

Comme la langue française lui était encore inconnue, le dessin a été le premier contact avec les autres. « Lorsque je voulais faire comprendre le mot « chaise » que je ne connaissais pas, je la dessinais, et les autres disaient « chaise » et c’est ainsi que je mémorisais les nouveaux mots. Cela m’a permis de créer un échange imagé. C’est un outil de communication sans les mots ».
Dans son temple de l’Art de 80 m² loué avec son ami Julien Château, il peut enfin se consacrer tous les mercredi après-midi dans le calme à ses créations. « Avec mon ami nous avons deux styles, deux visions. Nous produisons deux œuvres parallèles mais complémentaires ». Une œuvre qui découle aussi de ses impressions, son éducation, mais aussi ses souvenirs. Ceux qu’il a bien voulu relater sont ceux d’images de jeunesse. Celles de l’insouciance, des « boucliers en carton », des « batailles de marrons », tout en montrant, sourire aux lèvres, un souvenir sur le haut du front.

Au collège Epirey (qui a été détruit depuis), la rencontre avec M. Talpin son professeur de dessin va être un tournant majeur. Architecte d’intérieur, celui-ci décèle son talent, l’encourage dans la voie des Arts et le guide vers son avenir professionnel. A la fin du collège, Ramya était en désaccord avec son père au sujet du choix des études à poursuivre. Pour le père, comme beaucoup de parents de sa génération, il n’y avait pas mieux que les domaines qui embauchaient comme la mécanique ou l’électronique. Pour son fils, il fallait suivre sa passion. Le clash était inévitable. Il en retiendra une « ambiance tendue » à la maison… Il faudra du temps pour que ses choix soient compris et acceptés.
Ramya intègre le lycée de la céramique de Longchamp, où il a pu affûter son « outil », le dessin. Puis se perfectionne à l’Ecole de Beaux Arts de Dijon, où il fera de l’architecture d’intérieure. Il ajoute une année optionnelle en Art mais faute de moyens, il est obligé de travailler, et c’est à contrecœur qu’il renonce faute d’allier les deux. Les périodes galères suivront où les petits boulots s’enchaînent et où, souvent, les journées et soirées sont longues et les nuits si courtes. « La découverte du milieu professionnel a été rude. On se voit trop beau à la sortie de l’école et la réalité nous fait vite redescendre sur terre… C’est un fragment de la vie ». Il passera néanmoins le CAPES et des concours. Il enseigne quelque temps en contractuel les arts appliqués mais arrêtera car, à la fin, on ne lui a proposé que « 3 heures par semaines ». Ce petit-fils de forgeron avouera aussi que transmettre dans l’Education Nationale est valorisant mais qu’hélas on n’en voit rarement le résultat.

Concernant son Art, il le décrit comme « la magie nue des choses et une certaine vision philosophique. C’est sonder l’âme et le tréfonds de chacun pour en ressortir l’essence et souvent l’inspiration. C’est une interprétation du monde à la fois personnalisée et universelle ». Cet attrait pour le dessin et le façonnage de la matière vient sans doute de loin. « Mon grand-père était forgeron. J’ai sans doute gardé instinctivement ce désir de la matière brute qu’on tord, étire, allonge, transforme. Au Cambodge, des gens créent sans rien attendre en échange ni retour. Beaucoup restent malheureusement méconnus ». De son pays natal, dans lequel il n’est plus jamais retourné, qu’on sent à la fois si proche et si loin, il est question d’un projet éducatif et culturel qu’il compte développer là-bas...
J. Z

[hr]

1975 : naissance au Cambodge
1980 : arrivée en France
1988 : collège Epirey, rencontre M. TALPIN, son professeur de dessin et architecte d’intérieur.
1992 : lycée de la Céramique de Longchamp
1995 : Ecole des Beaux Arts de Dijon
1999 : travaille en agence d’architecture d’intérieur
2001 : professeur d’art appliqué à Chalon sur Saône
2006 : assistant d’architecte
2009 : architecte d’intérieur
2011 : décès de son père
2013 : création de l’association « le petit laboratoire de forme potentielle »