La magie de la foire

Alors que Dijon s’enfonce doucement dans une parenthèse de froidure humide et de ciel bas qui durera six mois, la foire ouvre ses portes à la bonne heure. Elle va électriser la ville, aimanter les foules vers le Palais des Expositions, nous épuiser, aussi, tant elle absorbe d’énergie et déborde sur la ville, brassant le bon peuple dijonnais en un immense bazar, bruyant et joyeux.

Elle constitue le premier événement bourguignon, et de loin : d’une durée de presque deux semaines, rituellement placée début novembre, elle attire plus de 180 000 visiteurs, qui viennent visiter les stands, tester les nouveautés et goûter les produits des exposants. La foire de Dijon s’inscrit dans une longue tradition ; longue mais relative, quand on sait que certaines villes européennes tiennent encore des foires annuelles remontant au Moyen-Âge. Néanmoins, d’avis de spécialistes, la capitale des Ducs de Bourgogne peut s’enorgueillir d’avoir l’une des plus belles foires de France.
Au regard des enjeux économiques de ce genre de manifestations, et afin de cultiver une singularité, certaines foires se spécialisent à outrance. Celle de Dijon reste généraliste, mais elle tient à ses deux adjectifs, internationale et gastronomique. De même, le principe est d’avoir chaque année un pays invité. Là, rien d’original, toutes les grandes foires hexagonales veulent s’accoquiner avec l’Île Maurice, la Martinique ou la République dominicaine pour faire voyager à vil prix leurs ouailles et faire couler le rhum à discrétion. Mais surtout, à côté de ces imaginaires exotiques, il s’agit de proposer à la dégustation tous les bons produits du terroir, bref de marier le global et le local, selon la formule consacrée. Tout ce qui en Bourgogne se boit et se mange est présent ou représenté à la foire ; et pour le prix modique du ticket d’entrée, on en a pour son argent ; Si on vient le ventre vide, on peut repartir la panse pleine.
Le succès de la foire ne se dément pas. En fait, elle fonde l’adhésion qu’elle suscite sur quelques invariants. Elle constitue un monde immersif, exacerbant les bruits et les odeurs, un petit Cocagne, où pour un sésame de quelques euros, on peut déguster, goûter, rencontrer, sur le principe d’une convivialité franche et directe, un rien roublarde. C’est une parenthèse enchantée, ou petits et grands trouvent leur conte, ferme animalière pour les uns, crémant, vin jaune, gougère et tartiflette pour les autres. Il y en a pour tous les goûts, de l’agneau au bestiau, de la poule au chapon. Le système réinvestit les mythes de Cocagne ou de la Corne d’abondance, la magie de la foire est celle du parc d’attractions ou de la fête foraine, saturant nos perceptions sensorielles, nous inondant de sons, d’odeurs, de saveurs, de rencontres, d’expériences (d)étonnantes. On en ressort toujours rincé, presque hagard !
La tradition, séculaire, possède un côté immuable. La foire elle-même est un grand estomac propice à toutes les régressions, à tous les excès, avec cette réminiscence de l’époque où les marchands en charrettes convergeaient vers une ville pour poser leurs bagages et faire tout à la fois bombance et commerce, à grands renforts de boniments.
La foire possède quelque chose de profondément identitaire. A une époque où tout s’uniformise, elle exprime l’âme organique et sensorielle d’une région. Elle est un creuset, où se rencontrent et communi(qu)ent les femmes, les hommes et les cultures bourguignonnes. En fait, il s’agit d’un Carnaval automnal qui ne dit pas son nom, célébrant une certaine idée du terroir, ouvert sur le monde mais fier de ses racines.